Perception rationnelle ou irrationnelle des choses

Classé dans : Interculturalité | 0

par Louis Belval

Une culture influence les actes et les comportements de ses membres, et peut-être plus encore leur façon de percevoir ce qui les entoure : les choses, les gens, les situations, les idées, les évènements, eux-mêmes… Il existe différentes façons d’identifier des différences culturelles de perception. Celle dont je vous propose une introduction ici se présente sous la forme d’une dualité : on peut percevoir les choses de façon rationnelle ou irrationnelle.

Une précaution avant de commencer.

Je dois dès à présent introduire une précision importante : le terme « irrationnel » n’a ici en aucun cas le caractère péjoratif qu’on lui prête dans le langage courant. Comme toujours dans l’interculturalité, il n’est pas question de porter un jugement. Avoir une perception rationnelle ou irrationnelle des choses ne sont que deux façons différentes d’appréhender le monde qui nous entoure, et la première n’est pas supérieure à la seconde. Cette précaution est d’autant plus importante que sans elle, il pourrait être tentant de hiérarchiser les cultures en fonction de leur tendance à privilégier une approche ou l’autre. Céder à ce genre de tentation est une erreur qui nuit directement à toute démarche d’interculturalité.

De quoi parlons-nous ?

Avoir une perception irrationnelle des choses ne consiste pas en une tournure d’esprit qui s’opposerait à toute logique. Il s’agit plutôt d’un mécanisme de pensée qui se fonde sur d’autres logiques que celles des sciences et des nombres.

Avoir une perception rationnelle des choses, c’est privilégier le fait de pouvoir les mesurer, les quantifier, les décrire, les délimiter et les valoriser avec précision. Avoir une perception irrationnelle des choses, c’est privilégier tout ce qui échappe aux instruments de mesure, ou renoncer tout simplement à mesurer ce qui pourrait l’être pour le considérer autrement.

Prenons un exemple simple : quand on a une perception rationnelle du temps, on s’attache à sa mesure et à tout ce qui en découle, comme les horaires, les durées, la ponctualité… En France, les horaires des trains et des bus sont déterminés à la minute près et cette précision est importante même quand elle n’est pas respectée. Le train de 9h22 n’est pas sensé démarrer à 9h23. Et quand un train n’est pas à l’heure prévue, il suscitera d’autant plus de désaveu que son retard sera grand. Au contraire, avoir une perception irrationnelle du temps consiste à accorder très peu d’importance à sa mesure et à le consacrer plutôt à des activités qui sont elles-mêmes de l’ordre de l’irrationnel, par exemple aux relations. A quelle heure part le bus de Ouagadougou pour Bobo Dioulasso ? Il part quand il est plein.

Quelle perception dans les sociétés occidentales ?

Les sociétés industrialisées comme on en rencontre en Occident privilégient fortement une perception rationnelle des choses. Comme l’explique très bien Clair Michalon dans son livre Différences culturelles, mode d’emploi (2000, Editions Sepia), ces cultures placent la sécurité très haut dans leur échelle de valeurs et sont dominées par l’allégeance fonctionnelle qui impose deux choses :

  1. Que chaque individu occupe une fonction dont il assume pleinement les tâches et les responsabilités. C’est sa fonction qui lui procure sa place au sein de la société.
  2. Que toute chose, tout mécanisme, tout protocole fonctionne parfaitement. Toute défaillance est anormale.

Sur cette base, on comprend l’importance d’une perception rationnelle des choses : d’une part, la sécurité s’accroit à chaque fois que quelque chose est rationnalisé. D’autre part, en mesurant les objectifs et les réalisations, on s’assure que chacun assume bien ses responsabilités et que tout fonctionne.

Cette perception rationnelle des choses est un terreau fertile pour le développement de l’industrie, de la science et de la technologie. Ce n’est pas un hasard si l’automobile, l’aviation, l’informatique et la téléphonie mobile (pour ne citer qu’elles) ont été inventées en Occident. Ces technologies ont à la fois répondu à un besoin de rationalisation en même temps qu’elles se sont enracinées dans une approche rationnelle qui est établie comme une norme, sans laquelle elles n’auraient pas pu être mises au point, et encore moins se populariser.

Et inversement, une perception rationnelle des choses va favoriser la sécurité et l’allégeance fonctionnelle. En inspirant aux gens que tout peut et doit être mesuré, elle donne le sentiment que tout peut être contrôlé et que par conséquent, la sécurité et l’allégeance fonctionnelle sont possibles. Comme toujours dans le domaine culturel, ces trois variables fonctionnent ensemble et se cultivent mutuellement.

Quelle perception dans les sociétés africaines ?

Comme l’explique Clair Michalon, toujours dans le même ouvrage, là où la sécurité fait défaut, là où elle n’est pas devenue une valeur dominante, c’est la précarité qui règne, non seulement dans la réalité concrète du quotidien, mais surtout dans le cœur et dans l’esprit des gens. Cette précarité suscite l’allégeance relationnelle qui, en plaçant les relations au sommet de l’échelle de valeurs, offre une stratégie collective pertinente pour remédier à l’absence de sécurité et survivre aux épreuves de la vie. Ensembles, la précarité et l’allégeance relationnelle vont favoriser une perception irrationnelle des choses en s’appuyant sur deux axes complémentaires :

  1. Dans la précarité, beaucoup de choses échappent au contrôle des populations et cette réalité ne peut changer qu’au prix d’un profond bouleversement culturel. En attendant que ce bouleversement survienne, assumer cette impossibilité de maîtriser son environnement est sans doute la meilleure stratégie, et cela cultive une perception irrationnelle des choses car l’inverse serait inadapté. En effet, en situation de précarité, si on s’attache à tout mesurer, cela conduirait à focaliser l’attention sur tout ce qui manque, tout ce qui fonctionne mal ou pas du tout, tout ce qui se révèle inaccessible. Il y aurait alors de quoi être découragé en permanence. Au contraire, en privilégiant une perception irrationnelle des choses, on les considère différemment. Cela permet de s’attacher à ce qui est accessible, de valoriser d’autres réalités qui permettent de tenir face aux difficultés récurrentes, et donc d’aller de l’avant malgré les nombreux obstacles.
  2. Les relations interpersonnelles sont la réalisation concrète la plus forte de cet attachement à ce qui est accessible. Les gens investissent beaucoup de temps, d’énergie et de ressources dans les relations qu’ils tissent avec les personnes qu’ils rencontrent. Ils le font d’une part parce que c’est à leur portée, et d’autre part parce que c’est dans ces relations qu’ils auront une chance de trouver une solution à leurs épreuves à venir. Or, les relations échappent à une démarche purement rationnelle. Elles ne se mesurent ni ne se dénombrent (sauf sur Facebook, mais de façon très artificielle pour le moins qu’on puisse dire), se décrivent difficilement et jamais de façon précise et exhaustive. Elles s’inscrivent dans une perception irrationnelle des choses où mesurer et compter ne fait pas sens, où la logique est celle des sentiments, des émotions et des expériences vécues plutôt que celle de la rigueur scientifique et des mécaniques systématiques.

Inversement, une perception irrationnelle des choses participe à la persistance du sentiment de précarité. Quand la mesure de toute chose parait manquer de sens, on admet facilement que les choses sont comme elles sont et qu’elles sont globalement impossibles à maîtriser totalement. Ce mode de perception cultive la précarité parce qu’il ne valorise pas la sécurité, parce qu’il procure le sentiment que les efforts à faire pour installer cette dernière seraient disproportionnés et auraient trop peu de chance de porter du fruit.

Allons un peu plus loin.

Une perception rationnelle des choses encourage l’objectivité et la connaissance, à réclamer des explications et de la transparence, et à prendre des distances avec ce qui ne repose que sur des croyances. En s’appliquant au temps, elle favorise l’anticipation et la projection, l’imprévu ne devenant tolérable que s’il est clairement positif. Elle provoque également un attachement à tout ce qui lui correspond d’une manière ou d’une autre : la précision, les protocoles, l’écrit, l’automatisme, la franchise, le formalisme…

A l’inverse, une perception irrationnelle des choses encourage la subjectivité et la croyance qui se révèlent plus adaptées aux relations qu’une objectivité froide et une connaissance indiscutable. Elle favorise un attachement à la sagesse, à l’intuition, à la spontanéité, à l’informel, à la négociation, à l’oralité et à tout ce qui relève du spirituel.

Gare aux chocs culturels.

Cette différence de perception est une source intarissable de chocs culturels. Lorsque deux interlocuteurs ont une perception à ce point différente de tout ce qui les entoure et les concerne, les incompréhensions peuvent surgir sur une multitude de sujets et pour une grande variété de raisons. En effet, cette dualité redéfinit la réponse que l’on donne à toutes sortes de questions qui régissent les rapports au quotidien. Par exemple, qu’est-ce qu’un travail bien fait ? Pour Michel, français, qui a une perception rationnelle des choses, il sera question de précision, d’exhaustivité, d’obtention du résultat attendu, de délai respecté, de dépenses maitrisées, de rentabilité. Pour Dieudonné, gabonais, qui a une perception irrationnelle des choses, il sera plutôt question de tâches réalisées de telle manière que les relations entre toutes les parties prenantes seront bonnes. De ce point de vue, la précision dans les mesures ou dans la tenue des comptes, et le respect des délais prévus ne sont pas forcément importants.

Autre exemple : que dit-on quand on dit « oui » ou « non » ? Pour Michel, « oui » signifie « oui » et « non » signifie « non », évidemment ! Mais pas pour Dieudonné qui, quand on lui demande quelque chose répondra presque toujours « oui » parce que sa réponse n’est pas d’ordre rationnel, mais est soumise à l’allégeance relationnelle. Son « oui » ne signifie pas « je vais le faire », mais « je t’ai entendu ». C’est une réponse positive dont le but est de préserver la relation, car un « non » pourrait l’endommager, sonner comme un « je ne veux pas t’aider parce que tu ne m’intéresses pas ». A moins d’être extrêmement fâché, il est culturellement très difficile pour lui de prononcer une telle réponse. Mais si son « oui » ne signifie pas « oui », mieux vaut s’attendre à ce qu’il ne fasse pas tout à fait ce qui lui a été demandé, voire pas du tout, parfois… Autrement dit, face à Dieudonné, se contenter d’un « oui » n’est pas judicieux. Mieux vaut creuser un peu avec d’autres questions plus ouvertes pour s’assurer qu’il n’y a pas de malentendu. Et par ailleurs, si Dieudonné est réticent à répondre négativement, le mot « non » ne lui est pas étranger pour autant. Mais la plupart de temps, ce « non » signifie « oui » comme dans ce genre d’échange courant :
• Bonjour, ça va ?
• Non, ça va (!)

Une première conclusion.

Le monde n’est, bien sûr, pas plus binaire sur cette variable culturelle que sur n’importe quelle autre. Mais le fait est que chaque culture tend dans un sens ou dans l’autre et qu’il est essentiel de prendre en compte cette donnée si l’on veut comprendre ses interlocuteurs étrangers. Le faire spontanément peut être difficile, mais cela peut s’avérer plus simple dans le cadre d’une prise de recul sur les rencontres ou les évènements vécus.

Dans un prochain article, je détaillerai comment de nombreuses variables culturelles sont influencées par cette dualité.

Suite

J’insiste.

Je commençais ce premier article en précisant qu’il est nécessaire de préciser l’acception du terme « irrationnel » en le dégageant de son caractère péjoratif habituel. Je tiens à approfondir cet aspect au début de ce second article et à illustrer ce propos : en 2004, j’entendis un jour sur France Info l’interview d’un responsable syndical qui reprochait aux dirigeants de son entreprise de gérer cette dernière de façon « trop rationnelle » (selon ses propres mots). Est-ce à dire qu’une approche rationnelle des choses pourrait, dans certaines circonstances, être excessive ? Que si l’irrationnel sonne souvent faux à nos oreilles de citoyens occidentaux, le rationnel peut lui aussi se révéler parfois négatif ? Tout à fait.

La vie humaine n’est pas composée que d’éléments d’ordre rationnel. Certes, certains sont de cet ordre : nos besoins vitaux en eau et en oxygène, par exemple, peuvent être mesurés et décrits avec précision. Mais beaucoup d’éléments qui composent nos vies ne font pas sens à être mesurés ou à s’inscrire dans une logique systématique. Ce sont même eux qui procurent du goût, voire du sens à la vie. Quelques exemples en vrac : le courage, la peur, la joie, l’enthousiasme, la peine, la confiance, la méfiance, la violence, l’amour… La liste est longue et n’a pas ici besoin d’être exhaustive. La vie humaine est faite de considérations d’ordre rationnel et d’autres d’ordre irrationnel. Les premières font que la vie est possible ou pas. Les secondes font que la vie vaut la peine d’être vécue, ou pas. A partir du moment où l’on intègre que le rationnel et l’irrationnel ont tous deux une partition à jouer dans nos vies et dans nos rapports avec les autres, on comprend que si l’un devient excessif, il risque d’amoindrir l’autre et de susciter un déséquilibre nuisible.

Dans le domaine militaire, cette dualité a un impact concret direct : pour qu’une mission soit menée à bien, il faut que l’équipe qui va l’accomplir disposent en quantité suffisante et en même temps non excessive (donc correctement mesurée) d’hommes, de munitions, d’eau, de vivres, de carburant… Mais ce même accomplissement requiert aussi que les hommes en question aient un moral suffisamment élevé et que leur engagement et leur confiance en leur chef soient les plus forts possibles. Il en va de même de leur courage, de leur goût de l’effort, de leur résistance à la fatigue et à la douleur, de leur réactivité, de leur intuition… Autant de paramètres qui ne se dénombrent pas et qui se révèlent pourtant, à un moment ou un autre, déterminants. C’est, entre autres, dans cet équilibre entre des considérations d’ordre rationnel et d’autres d’ordre irrationnel que se joue le succès d’une mission.

Lorsque l’on intègre cette dualité et l’importance de ce qui se trouve dans chacun des plateaux de la balance, on peut admettre que ce qui relève de l’irrationnel (dans l’acception qu’on a de ce terme au sein de la discipline de l’interculturalité) n’est pas négatif ou inférieur à ce qui relève du rationnel. Et ainsi qu’il n’est pas judicieux de déprécier une culture sous prétexte qu’elle encourage ses membres à avoir une perception plutôt irrationnelle des choses. Comme toujours l’interculturalité requiert de renoncer, autant que possible, à juger l’Autre et sa culture.

Dans mon article d’introduction à cette variable culturelle, j’expliquais que les cultures occidentales sont marquées par une perception rationnelle des choses, contrairement aux cultures africaines où c’est une perception irrationnelle des choses qui sera privilégiée. Voyons maintenant comment d’autres variables culturelles sont influencées par ces tendances.

Perception du temps.

Du point de vue culturel, il existe différentes façons d’appréhender le temps : on peut en avoir une perception linéaire ou cyclique, monochrone ou polychrone, fonctionnelle ou relationnelle, ou encore planifiée ou élastique.

Une perception rationnelle du temps invite à le considérer de façon linéaire, monochrone, fonctionnelle et planifiée.

  • Linéaire : en mesurant le temps, on le partage en tranches de différentes durées, qui ont donc un début et une fin et s’inscrivent nécessairement dans le passé, le présent ou le futur. Ainsi le temps prend symboliquement l’aspect d’une ligne sur laquelle le point du présent avance en permanence entre le passé et l’avenir. A partir de là, chaque action est localisée dans le temps et peut l’être de façon anticipée par planification.
  • Monochrone : quand on a une perception rationnelle du temps, on a tendance à le découper en tranches définies à chacune desquelles on affecte de préférence une tache unique. Et plus la perception du temps sera rationnelle, plus on insistera sur cette unicité et plus son découpage sera précis. Souvent à la minute près, parfois avec plus de précision encore. L’exemple (que j’évoquais dans le premier article) des horaires de train ou de bus établis en France à la minute près est typique de cette approche du temps. L’illustration qu’elle en donne est d’autant plus intéressante que l’expérience du quotidien montre que cette insistance portée sur la précision est souvent contrariée par les réalités ordinaires de la vie (intempéries, pannes, accidents, erreurs humaines…). Et pourtant, cette précision continue de faire sens et les populations concernées y restent attachées. Une perception rationnelle du temps cultive l’idée que mélanger plusieurs actions dans un temps défini est généralement une approche à éviter car elle va nuire à l’efficacité de chacune des actions concernées, et que lorsque ce mélange est tenté et aboutit à un succès, il s’agit d’une performance remarquable.
  • Fonctionnel : une perception rationnelle du temps impose que son usage soit efficace. Comprenons bien de quoi il s’agit : une injonction socio-culturelle avec laquelle il est difficile de négocier, à moins de s’exposer à de nombreux désaveux. C’est le temps qui détermine l’action et c’est elle qui va lui procurer sa valeur. Le temps est utile s’il est productif, et le temps qui ne l’est pas est perdu. Selon les situations, le temps perdu suscite une certaine désapprobation, des émotions négatives, et peut se révéler anxiogène.
  • Planifié : la planification du temps est la mise en œuvre de son caractère linéaire, monochrone et fonctionnel. C’est grâce à elle que tout cela devient concret et par conséquent, sa remise en cause provoque souvent du stress et de la désapprobation. Une perception rationnelle du temps impose à chacun de respecter les délais qui lui sont demandés et d’être ponctuel. Ces exigences sont d’autant plus fortes lorsque le temps concerné est censé être productif et inversement (avoir un quart d’heure de retard à un diner entre amis provoque généralement moins de désapprobation qu’un retard similaire à un rendez-vous professionnel).

Une perception irrationnelle du temps conduit à le considérer de façon cyclique, polychrone, relationnel et élastique. Le sentiment général qui s’en dégage d’un point de vue occidental est celui d’une confusion, d’un désordre et d’une absence de point de repère qui peuvent se révéler anxiogènes. C’est un exemple classique de choc culturel.

  • Cyclique : non, le temps conçu sur la base d’un passé qui est passé et d’un futur à venir n’est pas universel. Quand on en a une perception irrationnelle qui conduit à peu le mesurer, on s’attache volontiers à l’idée que le temps se présente sous la forme d’évènements qui ne cessent de se produire et de revenir par alternance : alternances des jours et des nuits, des saisons, des générations, des fêtes et des rituels, des rencontres…
  • Relationnel : l’allégeance relationnelle que j’évoquai dans le premier article impose son règne à toutes les réalités du quotidien. Le temps n’y échappe pas. Perçu de façon irrationnelle, il peut tout à fait être soumis aux relations avant quoi que ce soit d’autre, y compris les activités professionnelles génératrices de revenus pourtant nécessaires et désirés. Cette fois-ci, ce sont les relations qui déterminent la valeur du temps, ce qui procure une importance capitale aux rituels dont le sens principal est justement d’affermir les relations au sein d’une famille, d’une ethnie ou d’un clan.
  • Polychrone : une perception irrationnelle du temps en cultive une approche spontanée où ce sont les évènements et les circonstances qui déterminent l’action. Ainsi, le flot de ce qui se produit dans une journée (en particulier le passage des amis et connaissances) va continuellement reconfigurer l’action en cours et, très concrètement, mélanger les actions à mener.
  • Élastique : un temps considéré comme cyclique et polychrone a peu de chance de se laisser enfermer dans une planification précise. Être ponctuel et respecter des délais fait ici peu sens, alors qu’une perception irrationnelle du temps permet de l’adapter à la survenue des évènements et à l’entretien des relations. Puisqu’il n’y a pas d’injonction socio-culturelle à ce que le temps soit productif, peu importe si une action prend plus de temps que prévu.

On voit ici apparaitre les avantages respectifs de chaque mode de perception du temps : une perception rationnelle du temps procure sur lui une certaine maitrise, tandis qu’une perception irrationnelle du temps favorise une plus grande capacité d’adaptation.

Perception de l’argent.

Perception de l’argent

Dans un premier temps, on pourrait considérer que l’argent est quelque chose de purement rationnel. Après tout, ce ne sont que des nombres associés à des devises, l’argent semble ne pas pouvoir faire autrement que d’être mesuré. Pourtant là encore, les choses ne sont pas si simples, car s’il est vrai qu’une somme d’argent correspond à une valeur numérique, il est tout à fait possible de la considérer différemment.

Avant tout, il faut se rappeler que la valeur de l’argent est de l’ordre de la croyance. Si nous sommes tous d’accord sur le fait que le morceau de papier représenté ci-dessous vaut 20 euros, c’est parce que nous y croyons.

Ce phénomène de croyance au sujet de l’argent ouvre grand la porte à en avoir une perception irrationnelle, y compris dans les cultures où une approche rationnelle des choses est privilégiée. Ce qui va marquer une différence culturelle, c’est la tendance collective à tendre vers une perception rationnelle de l’argent basée sur son caractère numérique ou vers une perception irrationnelle de l’argent fondée sur son caractère symbolique.

Une perception rationnelle de l’argent donne du sens à ce qu’il soit géré avec précision. De ce point de vue, un centime d’euro est un centime d’euro et un franc CFA est un franc CFA (pour mémoire 1 F CFA = 0,0015 €). Et par conséquent, le propriétaire légitime d’une somme, aussi dérisoire soit-elle ne peut se voir contester cette propriété sous prétexte qu’elle serait, justement, dérisoire.

Une perception irrationnelle de l’argent rend sa valeur numérique un peu floue, approximative, et ouvre la porte à ce que cette valeur soit à son tour placée sous le règne de l’allégeance relationnelle, et donc déterminée par les jeux de relations auxquels elle participe. Un exemple classique de cette réalité apparait lorsqu’on compare la façon dont sont présentés les prix dans les commerces gérés « à l’occidentale » ou « à l’africaine ». Dans un supermarché comme le M’bolo à Libreville (qui appartient au groupe français Casino), la tarification des produits est rationnelle : elle est déterminée sur des critères économiques, les prix sont étiquetés sur chaque produit, calculés au franc CFA près et non négociables.
Si vous préférez acheter vos fruits et légumes à la marchande qui s’installe tous les matins sur un trottoir ou dans une cabane de votre quartier, les prix ne seront pas affichés la plupart du temps. Et quand bien même ils le seraient, cela n’aura pas beaucoup d’importance puisqu’ils resteront négociables. Le prix que vous payerez dépendra surtout de la relation que vous aurez tissée avec cette commerçante. D’où l’importance de négocier ! Car il ne s’agit pas tant de faire baisser le prix que de discuter avec elle et donc, de tisser une relation. Aussi longtemps que vous ne prenez pas le temps d’établir ne serait-ce qu’un début de relation, vous demeurez un inconnu à qui on peut très légitimement faire payer une marchandise 2 ou 3 fois son prix.

Tous les prix peuvent être négociés sous le poids d’une perception irrationnelle de l’argent, y compris ceux qu’on a tendance à considérer comme figés (par exemple parce qu’on a trop prit l’habitude d’acheter en ligne, et donc de se soumettre au prix affiché). Mais ce principe de négociation toujours possible s’étend bien au-delà de la simple question du prix d’une marchandise ou d’un service. Le destinataire d’une somme d’argent peut lui aussi « être négocié », la plupart du temps à son insu, évidemment. C’est ici que la corruption telle qu’elle se produit souvent en Afrique trouve une de ses racines les plus fortes. Cette question de la corruption fera certainement l’objet d’un prochain article…

Spiritualité.

Une perception rationnelle des choses encourage à préférer la science et la connaissance aux croyances. Une perception irrationnelle des choses encourage exactement l’inverse. Il est difficile de séjourner dans un pays africain sans y voir une multitude de symboles religieux un peu partout. Les références bibliques, coraniques, mystiques, ésotériques, sont omniprésentes : dans les noms des boutiques, sur les carrosseries des véhicules, dans les journaux et magazines (tous médias confondus), dans les locaux professionnels, dans la publicité, dans la communication gouvernementale… Il n’est pas rare d’entendre des références à Dieu dans une conférence sur la science ou la macro-économie, ou dans un discours officiel, et les faits divers à caractère religieux ou mystique sont légions.

Dans leur grande majorité, les africains ont un attachement fort à ce qui relève du spirituel et ne s’en cachent pas. Quitte à mélanger les croyances et à associer en particulier celles de leurs traditions animistes ancestrales (comme le Vaudou au Bénin ou le Bwiti au Gabon) à celles des confessions monothéistes. Même là, on sent le poids d’une perception irrationnelle des choses. C’est quand on a une perception rationnelle du fait religieux qu’on se préoccupe de théologie et qu’on distingue clairement les religions les unes des autres en fonction de leurs croyances. Le syncrétisme n’est pas nécessairement un problème pour des populations pour qui le plus important est d’avoir une entité au-dessus de soi en qui s’en remettre ou à qui rendre grâce.

Dans un tel environnement, les chocs culturels guettent les touristes et les expatriés occidentaux à tout moment. Je me suis un jour rendu dans une clinique de Libreville où j’ai vu inscrit, sur la porte d’une salle de consultation : « c’est Dieu qui guérit ». Quand j’ai constaté que le médecin manquait de matériel pour m’ausculter, j’ai compris combien faire appel à Dieu pouvait paraitre raisonnable à la plupart des patients. Dans ce genre de situation, le touriste blanc peut prendre peur et chercher frénétiquement un médecin qui fasse plus « médecin », alors que le gabonais ne s’en inquiétera pas plus que ça. D’ailleurs, beaucoup de gens là-bas n’hésitent pas à confier leur santé à Dieu et à consulter un nganga (tradipraticien du Gabon) ou un marabout avant de se rendre dans un hôpital…

Il est essentiel de comprendre ce qui se joue : ce foisonnement plus ou moins cohérent de spiritualité n’est pas l’expression d’un obscurantisme dont les africains ne parviendraient pas à se départir, ou d’un paravent derrière lequel ils chercheraient à dissimuler de l’ignorance, de l’incompétence ou du laxisme. Encore une fois, l’évocation de réalités spirituelles peut surgir dans le discours d’un expert qui maitrise parfaitement son sujet. Ces populations croient au divin et à tout ce qui en relève parce que cela fait sens dans leurs cultures, parce qu’elles ont une perception irrationnelle des choses qui entre en cohérence avec l’allégeance relationnelle à laquelle elles sont soumises.